Résumé
Le royaume d’Eindhomein s’épanouit depuis trois siècles dans une vallée paisible et luxuriante, loin des guerres incessantes qui agitent ses belliqueux voisins. Anowan, qui se rêve héroïne de roman, souhaite pourtant le quitter afin de vivre avec ses amis des aventures extraordinaires dignes d’être chantées en geste par tous les bardes du pays.
Avec l’aide d’Erik, son « conseiller en gloire » capable de la guider depuis un autre monde, elle espère réussir à transformer une chasse au trésor pour écoliers en quête épique qui mènera sa compagnie sur les traces d’un mystérieux dragon.
La geste improvisée du chevalier Anowan initie la série Les gestes malhabiles. Dans ce premier roman surprenant, Erika Valery s’approprie les codes de l’heroic fantasy pour mieux les détourner, abordant – avec humour et non sans habileté – des thématiques contemporaines telles que le féminisme, la religion, le capitalisme ou l’écologie.
Prologue
7:00. Le réveil sonne, ce qui signifie que France Info commence à déverser dans mes oreilles encrassées de sommeil la somme des calamités qui se sont abattues sur le monde au cours de la nuit.
Le dernier lancer de missile moyenne portée par la Corée du Nord me pousse à quitter mon lit à 7:07. Je tire la chasse d’eau sur l’incendie géant qui ravage l’Amazonie, et descends allumer la cafetière alors que nous venons de franchir la barre des quatre-vingts féminicides sur la moitié de l’année. À l’évocation d’une nouvelle tuerie de masse au Texas dont le bilan provisoire s’élève à douze morts et dix-huit blessés, je dépose une épaisse couche de beurre sur mon toast afin de masquer le goût du brûlé. J’avale mon bol de thé sur fond de désespoir ouvrier causé par une usine de trois cents personnes qui va fermer et le fait suivre d’un verre de jus d’orange périmé tandis que les forces de l’ordre répriment une manifestation à coups de LBD.
Je remonte me brosser les dents sur un air de réchauffement climatique, nettoie mes oreilles en écoutant le dernier rapport sur les décès dus à la canicule, puis choisis une paire de jeans, des sous-vêtements propres, une chemise à manches courtes qui se transforme en sous-pull quand le présentateur météo annonce de la pluie sur toute la journée.
J’ouvre la douche et quitte mon pyjama pendant qu’un membre du gouvernement affirme que tout va bien se passer.
À 7:28, je franchis le rideau d’eau brûlante.
Et, enfin, je n’entends plus rien.
Chapitre 1
… Et, enfin, le combat commença.
Aucun de nous deux n’avait choisi de prendre un bouclier, nous étions équipés d’une épée simple, coiffés de heaumes qui laissaient apparent le bas de nos visages, et revêtus de la même armure légère en cuir aux manches coupées au niveau des bras. Son arme à lui était un peu plus longue, mais aussi plus lourde que la mienne, je comptais sur ma vélocité pour compenser ce handicap.
Mes bottes crissèrent sur le gravier de l’arène quand je me mis en position, jambes écartées et légèrement fléchies, épaules voûtées. Ce n’était pas la peur qui faisait trépider mon cœur dans ma poitrine à la manière d’un tambour fou, seulement l’exaltation.
Car il s’agissait de la dernière épreuve. Tout allait se jouer ici, en une poignée de minutes, en quelques claquements métalliques, lame contre lame. Des années d’entraînement, de préparation, de sacrifices, pour en arriver là.
En face de moi, Hamlet avait pris le parti de mettre à profit les cinq pouces qui nous séparaient en taille, en choisissant une posture plus haute, moins défensive. La première attaque serait pour lui, nous nous étions implicitement accordés là-dessus. Cela m’allait bien. Les contre-attaques jaillissantes, c’était mon point fort.
Il s’élança, visant mon flanc gauche. Je parai sans difficulté et enchaînai sur un mouvement qui aurait pu me permettre d’atteindre sa main droite, celle qui tenait son épée. Un petit coup rapide, en traître, sans panache, mais qui en cas de réussite m’aurait donné la chance de conclure dans la foulée – et tant pis pour le spectacle.
Mais Hamlet me connaissait suffisamment pour s’y être préparé. La pointe de mon épée ne rencontra rien d’autre que sa garde et après cette première escarmouche, nous reprîmes notre position de départ.
— Allez, Hamlet !
Le cri avait fusé du bas des gradins, là où les soutiens de mon adversaire s’étaient rassemblés.
— Anowan, allez !
La réplique n’avait pas tardé, et je le remerciai mentalement en reconnaissant la voix de mon cher Romeo.
Hamlet visa cette fois mon côté droit, du moins, ce fut ce qu’il tenta de me faire croire avant de basculer au dernier moment à l’opposé. Il en aurait fallu bien plus pour me déstabiliser, et je ripostai aussitôt, parant et attaquant, mon attention focalisée sur la lecture de ses mouvements que j’avais eu longuement l’occasion d’étudier.
La séquence dut plaire car de nouveaux cris retentirent dans la foule ; davantage d’Hamlet que d’Anowan, je dois le reconnaître, mais peu m’importait : j’avais toujours eu mieux à faire que travailler ma popularité.
Notre maître d’armes, le capitaine Artesius Everdell, essaya sans conviction de rétablir le silence, et comme en réaction, le brouhaha s’amplifia. Je souris sous mon heaume. Après ce petit tour de chauffe, je savais que j’étais à ma place, exactement là où il fallait, les idées claires comme jamais. Je ne sentais plus le poids de l’épée dans ma main, elle était le prolongement naturel de mon bras et deviendrait bientôt l’instrument de mon triomphe.
J’interceptai un regard de côté d’Hamlet qui me donna l’occasion que j’attendais : profitant de ce bref moment de distraction, je plongeai brusquement ma lame en direction de ses bottes dont je parvins à entamer le cuir. Et même un peu plus, au vu de la grimace qui s’imprima sur le bas de son visage.
Il répliqua en une succession de coups furieux qui m’obligèrent à reculer. Finie la subtilité, il usait à présent de sa force brute, et contre moi, il aurait eu tort de s’en priver.
J’encaissai l’avalanche, le dos rond, guettant la faille qui ne manquerait pas de survenir au premier fléchissement. Je crus la deviner au moment même où mes épaules rencontrèrent la barrière en bois qui entourait l’arène. Je me dérobai aussitôt, glissant vers l’avant, ma lame levée en direction de sa poitrine, sans laisser la direction de mon regard trahir l’objectif que je visais.
Une vive douleur transperça mon avant-bras gauche. J’y découvris avec stupeur, à la limite de mon armure, la marque écarlate faite par l’épée d’Hamlet, qui dans un même geste avait bloqué mon attaque et porté la sienne.
Je me redressai, rageant de m’être laissé piéger. L’entaille me brûlait, mais je vis en un coup d’œil qu’elle n’était pas profonde et n’avait aucune raison de nuire à ma liberté de mouvement. Le sourire satisfait d’Hamlet acheva de me recentrer : les choses sérieuses avaient enfin commencé.
Je le submergeai sous une succession d’attaques basses, en direction de ses jambes, suffisamment rapides pour qu’il n’ait pas le temps de réarmer en prenant de la hauteur. À un moment donné, je dérapai volontairement sur le gravier, jusqu’à m’allonger au sol, raclant ce faisant le bas de ma tunique qui dépassait sous l’armure. Le geste théâtral, qui souleva beaucoup de poussière, me valut quelques applaudissements, mais l’essentiel était ailleurs.
Nous nous retrouvâmes face à face, comme au début du combat. Considérablement plus sales et en sueur, essoufflés, lui un peu plus que moi. Cette fois, je lançai l’assaut une fraction de seconde avant lui, mais lorsqu’il para, je jetai en direction de son visage la poignée de gravier que j’avais récupérée lors de mon excursion au sol. Les petits cailloux mêlés de poussière se glissèrent aisément sous son casque ; aveuglé, toussant et crachant, il trébucha et tomba lourdement sur son arrière-train.
Je me moquais éperdument des sifflets dans l’assistance. Ce combat n’avait d’autre but que de prouver devant tous notre capacité à protéger notre prince en cas d’attaque ou d’agression, en nous adaptant à notre environnement. Et, par tous les dieux d’Eindhomein, c’était exactement ce que je venais de faire.
Je m’avançai vers mon adversaire au sol, l’épée en direction de sa gorge, pour lui demander de reconnaître ma victoire.
Les mots s’étranglèrent dans ma bouche. Avec horreur, je sentis mes genoux fléchir sous moi tandis qu’une douleur sourde partant de mon bras égratigné envahissait ma poitrine.
Le souffle coupé, je me retrouvai à mon tour à terre, sur le dos, face à Hamlet qui s’était relevé en prenant tout son temps. Ce fut lui qui, sous les acclamations de la foule, vint poser la pointe de son épée juste sous mon menton et me lança d’un ton goguenard :
— Chevalier Anowan Faraway, admets-tu ta défaite ?
Je n’eus pas le loisir de répondre : des ténèbres visqueuses s’emparèrent de ma conscience et je me sus vaincue en sombrant dans le noir.
